Lu pour vous
19 09, 2023
S’il préfère ne pas envenimer la situation avec Joseph Kabila, le président congolais Félix Tshilombo prête une attention toute
particulière aux desseins de son prédécesseur dans la perspective de la prochaine présidentielle.
A l’approche de la séquence électorale, qui culminera avec le scrutin du 20 décembre, le sommet de l’État congolais s’inquiète des velléités du clan de l’ex-président Joseph Kabila (2001-2019).
Malgré une sortie publique en juin, l’intéressé se montre toujours aussi peu disert, alimentant ainsi toutes les spéculations sur ses intentions réelles. Au sein du noyau dur des “kabilistes”,certains le pressent de prendre l’initiative, lui qui semblait jusqu’au début de l’année avoir pris ses distances avec la vie politique congolaise pour privilégier ses travaux universitaires en Afrique du Sud et se réfugier dans ses fermes au contact des animaux sauvages en RDC.
Après avoir longtemps fait montre d’une certaine prudence, au nom de son
héritage qu’il présente comme la première alternance pacifique de l’histoire de la RDC, Joseph Kabila paraît s’agacer du traitement que lui réserve son successeur, Félix Tshilombo. Et, depuis plusieurs mois, l’entourage du “raïs” Joseph Kabila distille le scénario d’une crise politique inévitable, dont il pourrait profiter pour émerger comme une figure providentielle.
Ses conseillers en veulent pour preuve l’isolement diplomatique de l’actuel
président, ainsi que les foyers de tension qui essaiment dans le pays.
Olenghankoy à la manœuvre
En façade, le pouvoir congolais affiche sa sérénité quant à la réelle capacité de
déstabilisation des caciques de l’ancien régime. Mais, en coulisses, la présidence multiplie les initiatives pour s’enquérir des intentions de Joseph Kabila et, éventuellement, les neutraliser.
Plusieurs tentatives d’approche et de médiation ont été mises en œuvre ces
derniers mois. En août, le président du Conseil national de suivi de l’accord
de la Saint-Sylvestre (CNSA), Joseph Olenghankoy, a été dépêché par le chef
de l’État pour s’entretenir avec des leaders politiques, dont Joseph Kabila, qu’il a rencontré à Lubumbashi. L’émissaire a fait part du souhait du président Tshilombo d’établir un canal de discussion.
En retour, l’ancien chef de l’État a exigé que ce dialogue se fasse sous l’égide des Nations unies et, au regard de la situation politico-sécuritaire, a aussi préconisé un format inclusif intégrant tous les leaders politiques et religieux, et aussi des représentants du mouvement rebelle du M23. La mission d’Olenghankoy en est restée là.
Le rôle en coulisses de Faure Gnassingbé
Quelques mois plus tôt, en juin, les deux camps s’étaient discrètement tournés
vers le Togo, où le président Faure Gnassingbé avait reçu l’ancien ministre
congolais des affaires étrangères, Raymond Tshibanda, envoyé par Joseph
Kabila. Ce dernier considère le président togolais comme un fin connaisseur
des arcanes politiques congolais et son ancien premier ministre, Edem Kodjo,
avait servi en 2016 de “facilitateur” de l’Union africaine (UA) lors du dialogue
national.
Fin juin, c’est le vice-premier ministre chargé de l’économie nationale, Vital
Kamerhe, qui s’est rendu à Lomé de son propre chef, tout en informant le
président Tshisekedi de sa visite. Il s’est entretenu de la situation et d’une
éventuelle médiation togolaise avec son ami proche, Gilbert Bawara, ministre
et conseiller influent du président Gnassingbé.
Ce dernier a envisagé un déplacement discret à Kinshasa début juillet où il devait être accueilli à l’aéroport par Vital Kamerhe. Un dîner était également prévu avec Félix Tshilombo à l’issue d’un conseil des ministres.
Cette visite a été annulée au dernier moment. Faure Gnassingbé a ensuite reçu
à Lomé le vice-premier ministre chargé des affaires étrangères et de la francophonie, Christophe Lutundula Apala, venu remettre l’invitation à la cérémonie d’ouverture des Jeux de la francophonie, le 28 juillet.
Le président togolais s’y est rendu accompagné de Gilbert Bawara. Aucun entretien bilatéral n’a toutefois pu se tenir avec Félix Tshilombo. Les Togolais ont dû
précipiter leur départ le soir même pour se rendre à Abuja et assister aux réunions de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) sur la situation au Niger après le coup d’État.
Face aux tensions politiques jugées préoccupantes entre Joseph Kabila et Félix Tshisekedi, le Togo n’envisage pas de médiation pour le moment et encore moins sans concertation avec les pays de la région.
Le dossier Numbi
Tout début septembre, le président Félix Tshilombo s’est rendu à Harare, en
compagnie notamment de son conseiller privé Kahumbu Mandungu Bula,
dit “Kao”, pour assister à la cérémonie d’investiture du second mandat de son
homologue zimbabwéen Emmerson Mnangagwa.
Lors de leur aparté, le chef de l’État congolais a remis sur la table la demande d’extradition de l’ancien général John Numbi, un sécurocrate de premier plan sous Joseph Kabila, dont John Numbi a obtenu le statut de réfugié politique au Zimbabwe, où il a fui pour échapper aux poursuites de la justice militaire congolaise pour son rôle présumé dans l’assassinat, en 2010, de l’activiste Floribert Chebeya et de son chauffeur Fidèle Bazana.
La présidence d’Emmerson Mnangagwa, qui entretient des liens historiques avec le clan de Joseph Kabila, n’a jusqu’à
présent pas donné suite à la requête de Kinshasa, arguant du respect du statut
de réfugié politique.
Et ce, malgré la venue en amont de la cérémonie d’investiture d’une équipe mandatée par le haut représentant du président congolais, Serge Tshibangu, qui a présenté aux autorités zimbabwéennes des éléments de preuve des présumées activités de déstabilisation du général.
En l’espèce, Kinshasa s’appuie sur des éléments récoltés par ses services de
sécurité, ainsi que sur le contenu d’une procédure judiciaire en Belgique.
Celle-ci vise Thierry Lakhanisky, un homme d’affaires et courtier en armement belge ayant opéré en RDC du temps de Joseph Kabila et John Numbi, en lien étroit avec le renseignement militaire belge. Arrêté en
septembre 2022 et placé en détention provisoire puis assigné à résidence, le
businessman est soupçonné d’avoir pris part, à l’été 2021, aux côtés de John
Numbi, à un projet de déstabilisation visant à imposer l’indépendance de
l’ancienne province du Katanga.
Constitution de dossiers
Selon les informations d’Africa Intelligence, des experts mandatés par le pouvoir congolais ont fait le déplacement à Bruxelles ces dernières semaines pour étudier la possibilité que la RDC se constitue partie civile dans la procédure judiciaire. L’objectif pour Kinshasa est d’obtenir un accès direct au dossier de la justice belge en vue d’alimenter les preuves à charge contre John Numbi et par ricochet contre Joseph Kabila.
Jusqu’à présent, les experts en question n’ont pu prendre que quelques notes à la volée. Celles-ci auraient d’ores et déjà permis d’étayer quelques soupçons sur des traces de l’implication présumée de l’ancien chef d’État congolais dans ce dossier.
En parallèle, les services de Félix Tshilombo s’intéressent aux actifs de Joseph Kabila dans le pays. Avec une attention particulière sur ses flux financiers et ses actifs immobiliers, dont les
conditions d’acquisition de ses immenses
fermes et terrains estimés, par les services de la présidence, à près de 2 millions d’hectares. Des enquêtes fiscales ont aussi été déclenchées en vue de constituer des dossiers, dont Félix Tshilombo souhaite disposer avant l’élection présidentielle, en se défendant de vouloir les utiliser.
L’animosité de Jean-Pierre Bemba
Le chef de l’État est soucieux, selon son entourage, de ne pas crisper davantage la situation, tout en maintenant un rapport de force en sa faveur.
Le vice-premier ministre a particulièrement plaidé en faveur de l’opération menée début septembre de déblocage des avenues ceinturant la résidence officielle kinoise de Joseph Kabila, qui considère cette action comme une nouvelle provocation.
Jean-Pierre Bemba dispose de terrains et d’une propriété autour du site et ne cache plus sa volonté d’en découdre avec l’ancien chef d’État.
Bien que déterminé, voire radicalisé sur le dossier Joseph Kabila, selon plusieurs de ses conseillers, Félix Tshilombo s’efforce de contenir son vicepremier ministre chargé de la défense, Jean-Pierre Bemba. Celui-ci n’a rien perdu de son animosité à l’égard de l’ex-président, qu’il a autrefois affronté politiquement et militairement.
Autre sujet scruté avec attention par le pouvoir congolais : l’envoi par Joseph
Kabila d’émissaires dans plusieurs présidences de la sous-région, dont le
Rwanda de Paul Kagame, l’Afrique du Sud de Cyril Ramaphosa, le Kenya de
William Ruto et la Tanzanie de Samia Suluhu Hassan, pour présenter ses
analyses sur la situation politique et sécuritaire en RDC.
À chacun, Joseph Kabila a remis une lettre qui résume ses vues sur la nécessité
de “changement de gouvernance” en RDC et dénonce “un système électoral
confisqué”, en déplorant que les élections “ne [soient] plus une solution, mais
deviennent un problème”.
FK