J’avais évoqué cette situation dans un vieil article dont je reprends quelques extraits. C’est cela la force de l’analyse prospective de DESC. A l’époque, on citait souvent le nom de Minaku comme potentiel dauphin de Joseph Kabila.
En sciences sociales, une étude prospective est un ensemble de recherches concernant l’évolution future des sociétés et permettant de dégager des éléments de prévision.

Kabila sait qu’il perdra toute son influence s’il opte pour un scénario Poutine – Medvedev

  • Les politiciens congolais sont réputés pour leur manque criant de loyauté et de constance politique.

Si le choix de Medvedev par Poutine a été justifié par la loyauté viscérale qu’éprouve Medvedev à l’égard de son maître. Il n’en n’est pas le cas en Afrique et pire encore en RDC où la loyauté n’est que circonstanciée, temporelle et surtout opportuniste. Poutine avait déclaré que le principal atout de Medvedev, c’est sa loyauté.

D’ailleurs, Joseph Kabila sait pertinemment bien que la plupart des cadres de la MP sont des opportunistes de la première heure et seront les premiers à quitter le navire dès qu’ils auront la certitude que le vin enivrant de la kabilie est tiré.

  • L’absence de la culture du respect du « contrat » chez les politiciens congolais.

Un autre trait caractéristique de la solidité de la formule originelle « Poutine – Medvedev » est le sens du respect du contrat. Il s’agit d’une pratique bien ancrée dans les cultures européennes basées sur le respect des règles du droit positif. Ainsi, en droit civil, « le contrat est une convention par laquelle une ou plusieurs personnes s’obligent, envers une ou plusieurs autres, à donner, à faire ou à ne pas faire quelque chose ». En Afrique et en RDC en particulier, les acteurs politiques s’inscrivent dans une relation antinomique d’extranéité culturelle avec leurs propres droits du fait de l’absence de l’inculturation du droit positif européen hérité de la colonisation dans leurs pratiques quotidiennes antinomiques incompatibles avec ce droit inspiré du code napoléonien.

Ils développent alors un dédoublement de personnalité en conflit permanent, une sorte de schizophrénie politique. Le ministre des Médias, Lambert Mende, en constitue un exemple le plus éloquent. D’un côté, la personnalité institutionnelle externe qui sait et lit le droit pour faire prévaloir son statut. De l’autre côté, la personnalité politique interne, authentique et profonde qui, dans ses pratiques quotidiennes, est allergique à s’appliquer ce droit et se croit au-dessus de la loi. C’est ce que le journaliste français Vincent Hugueux appelle « le mirage démocratique ». Pour ce dernier : « On se contente très souvent en Afrique d’un rituel démocratique qui ne correspond pas à un enracinement d’une tradition pluraliste et d’alternance dans les esprits. On va employer les lexiques et les outils de la démocratie pour sauver les apparences.

Si Kabila lui-même veut ne pas se soumettre à la Constitution qu’il cherche à modifier à chaque processus électoral pour la tailler sur mesure et ne se sent pas redevable vis-à-vis de ce droit fondamental constitutif d’un Etat, qui plus est censé être opposable à tous. A combien plus forte raison qu’il est bien conscient que celui qu’il présentera comme son Medvedev n’hésitera pas à s’affranchir de lui et à remettre en cause tous les accords qu’ils auront signés ou les serments de fidélité qu’ils se seront juré ?

  • La perception anthropologique du « chef » et la personnification de l’autorité dans les sociétés africaines

Même si Kabila décide de choisir un dauphin, il est une fois de plus mieux placé, sur la base de sa propre expérience d’un petit jeune président sorti du fumier, craintif, peu sûr de lui, choisi pour son manque de charisme et de leadership pour finir par être un autocrate arrogant. Il a vite compris qu’en Afrique, le peuple n’a d’égard qu’au chef officiel! Cela tient de la conception qu’ont les africains du chef politique, dont la singularité et sa position dans la société est reconnue, se voit généralement qualifié de roi sacré, intouchable. Comme le souligne le professeur Ngoma Binda, le pouvoir du chef africain est généralement décrété divin (il vient de Dieu), il est sacré, et ne peut être ni interrogé ni contesté sans tomber dans le crime de lèse-majesté. Tshala Muana, Henri Magie ou Barnabé l’ont appris et expérimenté à leur dépens.

Le phénomène de la sacralisation systématique de l’autorité par le peuple amplifiée par les réflexes de culte de la personnalité présidentielle en Afrique fait que celui qui est appelé président, qu’il le veuille ou non, est légitimé ainsi par la réaction subconsciente de la population à son égard, même si ce chef ne dispose d’aucune aptitude de leadership positif. Ainsi, Joseph Kabila est le prototype de ce leader créé de toutes pièces qui a fini, par cette tendance relationnelle mythique qu’ont des sociétés africaines à sacraliser le chef, à devenir le « raïs », l’ « autorité morale » devant qui tout le monde s’incline.

La réalité africaine veut qu’une fois le dauphin est promu président, peu importe ses pouvoirs politiques institutionnels, les rapports de la population envers le nouveau président va changer, malgré le fait que ce soit Joseph Kabila qui contrôle les forces armées et de sécurité.

Ces types de rapport mythique qu’aiment entretenir les peuples africains avec leurs chefs finissent par faire du chef une autorité charismatique, dans le sens wébérien de cette notion, même si ce chef ne dispose d’aucune aptitude de leadership positif. Et le chef en Afrique, puisqu’il est sacré, reste intouchable.

Et Kabila est ce type de personnage inculte et quasi lettré, qui, au départ dépourvu de toute aptitude de leadership, a fini, par cette tendance relationnelle mythique qu’ont certaines sociétés africaines à sacraliser le chef, à devenir le « raïs », l’autorité morale ou aujourd’hui Fatshi béton devant qui des diplômés comme des illettrés et des politiciens opportunistes de tous bords et sans éthique rampent aujourd’hui.

Si ce « Joseph » là, ce rejeton du FPR ne disposant d’aucun background pertinent censé l’élever au sommet d’un Etat, peut devenir aujourd’hui un demi-dieu, l’homme providentiel pour certains congolais, imaginez alors par extrapolation comment sera un Minaku président, fort de son background académique qui lui donne dès le départ plus d’atouts que le soldat Kabila?
Ainsi, le schéma Poutine-Medvedev entre Kabila et Minaku tournera vite en faveur de ce dernier et précipitera d’ailleurs un glissement rapide du rapport de forces et du pouvoir du pseudo apprenti Poutine Kabila vers son dauphin Minaku (aujourd’hui Félix Tshisekedi) qui deviendra le seul chef aux yeux de la population. Car pour le peuple, les djalelo ou les kasala (hymnes de louange au chef) sont réservés au président de la république, fut-il une marionnette de Medvedev, pas au Poutine qui se retire momentanément du pouvoir.

D’ailleurs chez les Bantous, le chef est toujours une autorité morale sacralisée. Ce n’est pas pour rien, sans l’exiger, les Congolais de la MP ont fait de Kabila leur autorité morale au même titre qu’un ayatollah et de sa sœur Jaynet, la présidente du conseil des sages du parlement.

Il s’agit d’un phénomène propre aux sociétés africaines. Même dans l’UDPS, le statut mythique d’Etienne Tshisekedi est plus que celui d’un simple chef de parti, mais bien d’un vrai « mulopwe » (empereur en tshiluba). D’ailleurs ceux qui ont eu à observer certaines scènes dans sa résidence de Limété, à Kinshasa ont constaté ce rapport de roi absolu avec ses sujets. Les invités, même ses cadres du parti, qu’il recevait en audience devaient tous s’incliner en pliant une jambe sans pouvoir le regarder lorsqu’ils saluaient le lider maximo.
Que dire de la relation politico-mystique qu’entretiennent les membres du PALU avec leur leader politico-spirituel Antoine Gizenga, le réliquat de l’indépendance qui semble-t-il détiendrait des secrets mystiques non révélés de l’Indépendance du Congo. C’est toute une symbolique absurde qui en dit long sur les rapports qu’entretient l’africain avec l’autorité, fût-il du genre Medvedev !

Jean-Jacques Wondo